L’époque actuelle brille par une extrême profusion d’images, d’informations, de connaissances, et désormais, vouloir s’intéresser à tous les domaines qui nous entourent frise l’utopie. S’insérer dans le tissu social nécessite dorénavant de se spécialiser, ne serait-ce que pour ne pas se marginaliser, chacun doit adhérer au système économique fonctionnant sur la rentabilité. L’individu vit maintenant dans un microcosme professionnel ou social, l’enseignant vit dans la pédagogie, l’artiste dans l’art, le chercheur dans les sciences, le cinéaste ou l’écrivain s’occupent de l’imaginaire des autres, le garagiste de votre voiture…L’homme n’est pourtant pas une fourmi, le travail à la chaîne ou la spécialisation ne sont pas des gages d’humanisme. Penser, par exemple que la pédagogie ou l’art puissent interpeller l’informaticien ou le garagiste ne me parait pas complètement farfelu.

           Depuis peu, le monde s’est aperçu, écologistes et enseignants en tête, que l’appréhension et la compréhension du monde naturel et humain procèdent d’une nécessaire globalité : le mot environnement s’est affirmé.

          Environnement qui n’est évidemment pas seulement physique. Bref, une interpénétration des disciplines de recherches ou de réflexions semble indispensable. Dans le domaine qui m’intéresse, je pense que l’art pour l’art, (sans mettre en cause la qualité de ses productions), n’a de sens que pour un artiste-spécialiste (celui qui privilégie sa spécificité) ou plus simplement pour un artiste spéculateur (celui qui tire profit de sa spécificité). Il est certain que pour « l’artiste » qui prend conscience qu’il est avant tout citoyen du monde et habitant d’un monde, cette conception de l’art pour l’art, le laisse tout de même en état de frustration. Autrement dit, je pense que l’art, s’il est sans contexte l’expression de la créativité humaine, peut être aussi l’expression de la créativité de la nature. Et révéler cette immense créativité naturelle, c’est aussi associer l’art et la science ; révéler la beauté présente à nos pieds, dans l’inflorescence d’une ombellifère ou dans les chatoiements des ailes d’un papillon.

          Dans un domaine plus global, il est tout de même plus sain et plus logique d’adapter ses comportements à une éthique faisant appel au respect et à l’environnement, ce qui est loin d’être une caractéristique de notre société actuelle où la réflexion que chacun porte au sens de sa vie semble plus dictée par les médias, l’argent, la réussite professionnelle ou le désir de reconnaissance que par une quelconque adhésion à une morale collective.

         Ces quelques phrases peuvent paraître prétentieuses, mais simplement elles permettront de mieux cerner les motivations qui m’ont poussé à réaliser ce genre de dessins, et peut être aussi d’évoquer à ce propos le terme de naturalisme, plus au niveau « philosophique » qu’à celui d’école esthétique.

           Pour conclure sur une note plus légère, je terminerai par un bref éloge de la promenade, celle qui, à pied bien entendu, solitaire ou non, facile ou plus éprouvante, proche ou lointaine, libre, jamais fléchée, re-éveille notre intériorité et nos sens de l’observation et de l’écoute, celle qui nous révèle notre environnement dans le temps et dans l’espace.

 

                                                                                                          Bernard Domange

(issu d’un texte écrit en 1990)

 

 

 

Remue- méninges... 

- L'artiste prolonge le mouvement extraordinairement créatif de la nature. (Hubert Reeves)

- L'art, c'est l'homme ajouté à la nature. (V. Van Gogh)

- L'histoire naturelle est l'une des seules sinon la seule matière dont l'étude tende à affiner la perception du concret, et surtout à développer le sentiment si nécessaire de la complexité des choses. (Jean Rostand)

- Il y a dans les bois, des arbres fous d'oiseaux. (Paul Eluard)

- Aussi loin que je remonte dans le passé, je me retrouve le même, préférant le calme de la nature au bruissement de l'humain, et attentif à de petites choses qui remuent. Je me revois, couché à plat ventre sur le gazon ou penché au bord d'une mare, guettant l'animation de l'herbe ou le frémissement de l'eau. (Jean Rostand)

- Nous avons à apprendre des bêtes et des plantes ce que nous avons désappris de nous-mêmes en marchandant notre génie. (Raoul Vaneigem)

- Qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. (Blaise Pascal)

- On n'a pas deux cœurs, l'un pour l'homme, l'autre pour l'animal. On n'en a qu'un ou on n'en a pas. (Lamartine)

- Tout en l'homme est à la fois " naturel et artificiel ", les passions prennent racine dans les secrétions hormonales mais elles se développent dans le terreau des rencontres. (Albert Jacquard)

- La nature n'est plus un milieu mais un décor. Au pire c'est une poubelle, au mieux un spectacle. Une parenthèse fleurie dans l'urbanisation tentaculaire. (Henri-Frédéric Blanc/ in "Politis" 10-08-95)

- On pénètre grâce aux champignons dans les secrets de la nature qui ne les livre qu'à ceux qui le méritent. Être mycologue, c'est exister un peu plus que ceux qui ne le sont pas. (Georges Becker)

-L' homme est la nature prenant conscience d'elle-même. (Jean-Jacques Elisée Reclus)

- Rien ne me semble plus plat aujourd'hui que de changer un oiseau charmant en quatre onces de chair morte. (Stendhal)

- On éprouve spontanément une attirance pour les animaux, mais on apprend à aimer les plantes. (Yildz Aumeeruddy, cité par Francis Hallé/ in " Eloge de la plante" )

- Nous appprenons à mieux aimer et à mieux respecter la nature et les êtres vivants qui la peuplent, en comprenant que végétaux et animaux, si humbles soient-ils, ne fournissent pas seulement à l'homme sa subsistance, mais furent aussi, dès ses débuts, la source de ses émotions esthétiques les plus intenses et, dans l'ordre intellectuel et moral, de ses premières et déjà profondes spéculations.(Claude Lévi-Strauss/ in " Structuralisme et écologie")

- Les apparences naturelles constituent la seule origine convenable de la beauté. Est estimé beau, senti comme beau tout ce qui est naturel ou qui s'appareille à la nature, qui en reproduit ou en adapte les formes, les proportions, les symétries, les rythmes. L'impression de beauté ne saurait avoir d'autre source. En effet, l'homme ne s'oppose pas à la nature, il est lui-même nature: matière et vie soumises aux lois physiques et biologiques qui gouvernent l'univers. Elles le pénêtrent, le traversent, l'organisent.Il coïncide avec elles -ou, du moins, n'en est pas séparable. Or ces lois sont génératrices de la beauté. Leurs effets, si l'on y tient, ne sont pas beaux en soi. Le plus souvent, ils passent inaperçus. Ils ne rentrent dans la catégorie de l'esthétique que par estimation humaine. (Roger Caillois, cité par Denis Le Dantec/ in " Encyclopédie poétique et raisonnée des herbes")

- Sur le jardin de la terre plane l'ombre délétère d'un pouvoir dont les calculs insensés réduisent à l'état de dividendes la luxuriance des forêts et des hommes. (Raoul Vaneigem / in " Pour l'abolition de la société marchande ")

- Voir est un délice, entendre un entonnement voluptueux, vivre une qualité. (Jean Giono)

- L'ennui avec les humains, c'est qu'ils voient l'univers avec leurs idées, bien plus qu'avec leurs yeux. (Boris Cyrulnik / in " les animaux humanisés" / in "Si les lions pouvaient parler" (ouvrage collectif) )

- Ce qui compte dans la sauvegarde des condors et de leurs congénères, ce n'est pas tant que nous avons besoin des condors, mais que nous avons besoin des qualités humaines pour les sauver; car ce sont précisément celles-là qu'il nous faut pour nous sauver nous-mêmes.(Marc Millan, zoologiste américain du XIX°)

- C'est une triste chose de penser que la nature parle et que le genre humain n'écoute pas. (Victor Hugo)

- Les sentiers battus n'offrent guère de richesses, les autres en sont pleins. (Jean Giono)

                                 __________________________

- Incertitude... soeur de l'angoisse et mère de la créativité. (Henri Laborit)

- Parce que le beau est toujours étonnant, il serait absurde de penser que ce qui est étonnant est toujours beau. (Charles Baudelaire)

- L'homme moderne nettoie les ruines. Il reconstruit les ruines afin de les empêcher de mourir. Le peintre classique peignait des ruines ruinantes, des ruines vivant follement dans leur marche vers la mort. C'était le ruinement lui-même qui l'intéressait. Cela le rendait pensif. Pensif,c'est à dire nostalgique. La nostalgie est un pêché antimoderne: elle empêche d'être dynamique et tourné vers l'avenir.Les gagneurs sont-ils nostalgiques? Il faut éradiquer la nostalgie. il faut prohiber la promenadite pensive. Le moderne veut de la ruine propre, de la ruine compétitive, de la ruine sans ronces, sans ajoncs, sans vipères, de la ruine bien élevée, rassurante, pimpante,de la ruine flambant neuf qui plaide pour notre technologie, de la ruine tournée vers l'avenir! Il ne s'agit pas de méditer (méditer: mot archaïque) sur la fuite du temps, il faut bloquer le temps, le prendre au piège (...) Qu'il se taise, qu'il cesse de ruiner nos ruines. L'aspect ruiné des ruines, finalement c'est ça qui nous dérange. C'est une ruine neuve qu'il nous faut, pétrifiée, honteuse d'avoir voulu mourir, matée, aseptisée.

La ruine moderne, dressée bras en croix contre le temps, est une ruine militante. L'autre était inquiétante, véridique et chaleureuse, celle-ci est froide comme le hall d'une banque ou d'un musée d'art contemporain. (Jacques Bertin, in "Politis")

- Dessiner c'est tricher! (M.C. Escher)

- Un moyen d'échapper à l'inhibition de l'action est la créativité; elle consiste à utiliser l'imaginaire pour se créer un monde dans lequel les autres ne pénètrent pas, afin de se mettre à l'abri. (...) Le vrai créateur est un homme qui a frisé la folie, mais qui a réussi à l'éviter et à rester dans le monde de la "raison". (Henri Laborit)

                                        _____________________

- Petit air de ressemblance...

 "Je n'aurais jamais dû rentrer dans l'Education nationale.

Une administration kafkaïenne, un salaire dérisoire, faut-il être minable comme je le suis pour accepter ça!

Allons, allons, ne soyons pas excessifs  !

Minable, c'est vite dit! Et puis tout artiste, dès l'instant qu'il n'est pas un riche héritier, doit, d'une façon ou d'une autre, signer un compromis social.

J'ai signé celui qui, au départ me paraissait le moins contraignant, celui qui me permet de vivre une double vie, à quelques kilomètres des Pyrénées..."  (Christian Laborde/ in "l'Os de Dionysos" 1991)

                                        ________________________

- ... Ce sont de drôles de types qui mettent des rubans autour de l'alphabet...

     Ce sont de drôles de types qui regardent les fleurs et qui voient dans leurs plis des sourires de femme... (Léo Ferré, in "Les poètes " )

- A quoi servirait-il à la ligne droite d'être la plus courte si la ligne courbe n'était pas la plus agréable? (Eugenio d'Ors Y Rovira)

- Créer, c'est tuer la mort. (Romain Rolland)

- Quand je vois, quand j'entends, ou quand je sens quelque chose qu'un autre fait ou exécute et si, dans cette trace qu'il laisse, je découvre un homme, sa connaissance, ses volontés, ses désirs et sa lutte, alors pour moi, c'est de l'art. (Gall, cité par M.C.Escher/ in "Théories of Art")

                                ___________________________

Création et Société...

- Il faut gagner de l'argent pour pouvoir vivre et peindre, mais jamais peindre en vue de gagner de l'argent. Un tableau fait en vue de la vente est raté d'avance. (Clovis Trouille)

- Voici comment se définit la position ambiguë de l'artiste. Si sa production n'est pas empreinte d'un caractère personnel très fortement marqué ( ce qui implique une position individualiste, et par conséquent  forcément antisociale et subversive),elle n'est de nul apport. Si cependant cette humeur individualiste est poussée au point de refuser toute communication au public, si cette humeur individualiste s'exaspère jusqu'à ne plus désirer que l'oeuvre produite soit mise sous les yeux de quiconque, ou même jusqu'à la faire intentionnellement si secrète, si chiffrée, qu'elle se dérobe à tout regard, son caractère de subversion alors disparaît; elle devient comme une détonation qui, produite dans le vide, n'émet plus aucun son. L'artiste se trouve par là sollicité par deux aspirations contradictoires, tourner le dos au public et lui faire front. (...)

La propagande culturelle s'applique à faire ressentir aux administrés l'abîme qui les sépare de ces prestigieux trésors dont la classe dirigeante détient les clefs, et l'inanité de toute visée à faire oeuvre créative valable en dehors des chemins par elle balisés. (Jean Dubuffet, in "Asphyxiante culture, 1968")

- A l'opposé des civilisations contemplatives, nos valeurs " prométhéennes" s'entendent avec l'utilitarisme des sociétés industrielles contemporaines pour faire honte aux nostalgiques qui se retournent en arrière. (W.Jankélévitch)

- S'il était une seule propriété individuelle à conserver, ce serait la propriété de la création imaginaire. (Henri Laborit)

- Le cynique est celui qui connaît le prix de tout et la valeur de rien. (Oscar Wilde, cité par Raoul Vaneigem, in"Ni pardon, ni talion" La découverte 2009)

- Pas de clôture qui n'appelle la rupture, pas de propriété qui n'excite l'avidité des exclus, pas d'interdit qui n'incite à la transgression, c'est ce qu'exprime le vieux dicton : "Qui terre a, guerre a ."  Dès l'instant que le droit de propriété enserre le moindre lopin de terre entre ses pinces technocratiques et lucratives, la gratuité naturelle est mise en pièces et vendue à l'encan. L'eau pour irriguer, le sol à fertiliser, l'habitat, l'errance, l'air même, tout prête à intérêt, tout se paie et est payé en retour tandis que haine, frustration, agressivité font cortège aux moeurs d'usuriers. ( Raoul Vaneigem, in "Adresse aux vivants ")

- Paradoxe kantien... "On est vraiment universel à la seule condition d'être radicalement singulier."

- Nous appartenons à une société prédatrice où le regard mercantile apprend à estimer d'un coup d'oeil le prix des êtres et des choses. (Raoul Vaneigem, in " le Chevalier, la Dame, le Diable et la mort")

 

...